La statue du Commandeur
Par Melfrid le dimanche 22 mai 2011, 23:12 - Lien permanent
Enfin seul ? Dominique SK ouvre les yeux, les referme, les ouvre, les referme… Il s’étale sur un canapé plutôt bas de gamme en skaï blanc. Autour de lui, ce n’est plus la prison, c’est un appartement. Pourtant, le mobilier est trop fonctionnel pour lui donner le moindre début d’un sentiment de liberté. Au sol, de gros carreaux grisâtres. Au mur, une trame de fibres de verre est recouverte du blanc mat réglementaire chez tous les bailleurs qui veulent un minimum de problèmes avec leurs locataires. Plaqué au plafond, un climatiseur balaie la pièce d’un air glacial qui, comme un seau d’eau dans une baignoire d’huile, semble ne pas se mélanger à la chaleur renfermée de la pièce. Ca sent la peinture qui a été neuve, le tabac froid et la graisse de cuisine. Il y a un téléviseur, une cafetière, toute une batterie de cuisine, et même, au mur, de fades reproductions de Paul Klee, Mondrian et Hopper.
Dominique SK referme les yeux : « Non, ce n’est plus la prison, mais c’est l’appartement des matons. En plus, c’est moi qui paie. Et ce con de planton qui me bloque la porte d’entrée, c’est moi aussi qui le paie. Je paie cette boîte pour m’enfermer dans cette taule et pour m’empêcher de sortir. Pays de fous… Je ne le vois pas, ce planton, mais je l’entends vivre derrière la porte, dans le couloir. Il n’est pas discret. Il fait les cent pas. Parfois, fatigué, il laisse tomber lourdement ses grosses omoplates contre la porte. Souvent, il parle, au téléphone, à sa femme ou au type qui est posté en bas. “- Everything’s fine ? - All is fine, man...” Il craint peut-être que je sorte pour l’égorger ? Asshole. »
Dominique SK rouvre les yeux. A quoi sert-il, ce planton ? S’il lui venait l’idée débile de franchir le pas de la porte, que ce soit pour fuir ou pour aller s’acheter un paquet de clopes, le bracelet électronique qu’il a à la patte lui enverrait en trois minutes une bonne centaine de flics - et retour à la case Rykers island.
A bien y penser, la prison était peut-être préférable. Au moins, c’était sans ambiguïté. En contrebas, Dominique SK peut voir le drugstore, le Starbucks, une salle de culte évangélique. La vie des gens normaux, jusqu’à maintenant, ne l’avait jamais trop intéressé. Aujourd’hui, elle lui apparaît comme à une âme du purgatoire : vue d’en haut, hors de portée, révolue pour ce qui le concerne.
Dominique SK referme les yeux. « Finalement, quelle différence ça ferait si j’étais mort ? Je vais finir mes jours en prison, le monde entier me considère comme un pervers. J’étais le sauveur de l’Europe, l’avenir de la France, le de Gaulle à Londres du Parti Socialiste ; et d’un coup de bite, me voici aux poubelles de l’Histoire. C’est comme ces bons petits pères de famille qui partent en congés payés dans leur petite bagnole avec leurs mioches, et paf, inexplicablement, un coup de volant mal placé, une tragédie… »
Tout cela ne doit rien au hasard.
Dominique SK rouvre les yeux. « Putain, je rêve ! » Il cligne encore une ou deux fois, écarquille, mais l’image est toujours là, écrasante, face à lui : la statue du Commandeur ! Et voilà qu’une grosse voix tonne. « Tu savais que c’est par la bite que tu aurais ta perte, c’est par là que tu t’es jeté dans le caniveau. Tu ne connais pas d’autre forme de suicide. Les suicidés au gaz font péter des immeubles entiers ; toi, tu ruines la vie d’une femme. En 95, Delors non plus ne voulait pas se présenter à la présidentielle, mais il est allé cultiver ses rosiers. Toi, pour ne pas y aller, il a fallu que tu t’abaisses au rang des primates ! »
Un grand éclair envahit la pénombre crasseuse du deux-pièces. Dominique SK cligne plusieurs fois des yeux. Le Commandeur a disparu. Dominique SK pense à Delors taillant ses rosiers. Non, c’était impossible. Il pense à la violence du combat politique, à ces pervers de droite qui l’attendaient au détour de la campagne. Il a eu peur. Plutôt que la retraite, il a choisi l’ignominie.