Thessalonique, mercredi soir.

Comme le metro vous crache en surface dans des quartiers inattendus, comme l’ascenseur vous projette sans effort a des altitudes qui bouleversent vos perspectives, l’avion m’a largue brusquement dans cette Macedoine grecque que, voici des annees, j’ai beaucoup aime, et aussi un peu deteste. Me voici donc a Thessalonique avec pour premiere idée en tete celle de laver l’affront que constitue l’infame “snack” qu’ose server la compagnie Alitalia (denoncons-la) sur ses vols.

Il est 16 heures, un moment opportun ici pour envisager de s’envoyer quelques mezze dans une ouzeri.

Me voici donc dans une rue contigue a la place centrale Aristoteles. Pour la premiere fois depuis longtemps, une odeur caracteristique de friture de poissons et de boisson anisee me chatouille les narines, tandis que de vieux airs de rebetiko chevrotent sous le couvercle d’une epaisse glycine. Derriere une vitrine sur deux, des menuisiers fabriquent tabourets de bar et salons de jardin. Les autres etablissements sont des tavernes dont les terrasses debordent sur la chaussee pietonne.

Apres hesitation, je choisis celle qui me semble accueillir la meilleure parea. La parea, chez les Grecs, c’est la compagnie, le cercle d’amis avec lequel partager un bon repas. C’est aussi, avec la famille, le reseau social le plus essentiel.

L’ouzerie To Roptron rassemble de toute evidence des bandes de vieux potes. On comprend vite que le patron s’appelle Iannis. Si vous etes amateur de statistiques, sachez qu’un quart des citoyens males de la republique grecque est prenommee Iannis, un autre quart s’appelle Jurgos, un troisieme quart Costas; quant au dernier quart, il regroupe les autres prenoms usuels.

Bref, le Iannis en question a vite compris que j’etais un etranger, bien que j’aie fait de pathetiques efforts pour avoir l’air d’un Grec: lunettes de soleil occultant mes yeux bleus, attitude savamment negligee, epaules en arriere, le bras etendu sur la chaise vide a cote de moi… Seulement, pour cette premiere journee de mon voyage, je suis depourvu de parea, et surtout, je consulte la carte en anglais.

En effet, avec les annees, les rudiments de grec demotique (principalement alimentaire) que j’avais peniblement assimiles jadis restent enlises dans les trefonds de mon cerveau. Ils finissent par ressortir a la faveur d’associations libres: nero pour l’eau, psomi pour le pain, krassi pour le vin…

Je commande donc de quoi m’absoudre de la sauvagerie des companies aeriennes: des boulettes fondantes de fromage frit, du calamar sauté, des frites, un ouzo. Pas d’entrée ou de dessert ici: tout se mange en piochant dans les assiettes, surtout si on est plusieurs. C’est la parea qui veut ca.

Quant a l’ouzo, il se sirote avec lenteur. Les Grecs ne sont pas des alcooliques. Ou bien des alcooliques pas presses. Le soleil tape, vous savez!